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L’École de l’Eau pour tous au village

Publié le 18/12/2006 dans la catégorie Eau et développement rural.

Les projets de développement menés en Afrique oublient souvent le plus important dans toute entreprise de ce type : l'implication et l'accompagnement des populations locales, afin qu'elles s'approprient les outils et les pratiques mis en place.

Forte de l'expérience du projet Eau pour tous, mené dans des villages du Sud Cameroun, l'association Passerelle Ngam revient sur ce principe fondamental, et les difficultés à le concrétiser sur le terrain.

La légende est tenace. Les Africains ont une culture “innée” de la vie associative. Et pourtant, à bien observer ce qui se passe sur le terrain, c’est plus une culture d’entraide que celle de la vie associative comme on la définit en Europe. La culture associative résulte d’une profonde appropriation de l’intérêt commun. Lequel intérêt commun suscite alors des volontaires pour le défendre. 

Après cinq ans d’activités dans les villages du Sud Cameroun, il nous semble assez clair que plusieurs projets de développement en Afrique souffrent de cette absence d’appropriation de l’intérêt commun comme acquis culturel. Les gens ont l’habitude de s’investir chacun pour soi. Et tout ce qui s’oriente vers une appartenance dont on identifie mal le propriétaire est assez mal compris.

Comment faire alors pour réussir un projet de solidarité dont la dimension d’intérêt commun ne fait aucun doute ? Mieux, comment faire pour enraciner un tel projet dans le temps ?  Comme le dit si bien l’adage : c’est en forgeant qu’on devient forgeron. 

Ainsi faute d’acquis préalable en matière d’intérêt commun, de service public, nous avons opté de faire du projet eau pour tous un chantier-école. Ecole d’appropriation de l’intérêt commun, école d’élaboration du service public, école d’objectivation des besoins fondamentaux de la vie familiale villageoise, à savoir : l’éducation, l’eau potable et l’assainissement, la santé, l’hygiène et la salubrité de l’habitat et, la nécessité de les placer comme d’absolues priorités. 

Et parce que objectivation rime avec les notions de problèmes identifiés, de raisons de l’échec connu à ce jour, de moyens à se donner, nous avons créé un véritable forum d’expression des villageois. Au fur et à mesure des discussions, nous avons abordé les raisons des résistances observées dans les villages, tous ces problèmes multiples qui conduisent à l’échec connu à ce jour en matière d’eau potable. Pourquoi par exemple, 50 ans après les indépendances, on en est encore à parler de besoins en eau potable, alors même que beaucoup d’argent a été investi dans le secteur : pour un maigre résultat. 

Dans la plupart du temps, si l’Etat reste toujours montré du doigt, les populations ne sont pas non plus indemnes de reproches. Leur effort de participation financière pour l’amélioration de la qualité de l’eau reste encore inexistante, donc, à faire. Cette difficulté est majeure.  

Du forum de discussions des villageois se dégage une idée majeure : l’eau potable est un événement culturel qui démantèle les structures sociales et économiques traditionnelles. Elle bouscule des us et coutumes millénaires d’une manière insoupçonnée. Les villageois ressentent clairement cette sommation de changer comme une violence réelle à leur égard. Pour atténuer cette violence, il devient clair que l’appropriation de la culture de l’eau potable ne peut se faire sans un accompagnement des villageois qui vivent ces changements.  

Au fur et à mesure de notre accompagnement des comités, les vraies raisons de l’échec des projets antérieurs sont sorties. Les langues se sont déliées. Les gens ont exprimé pourquoi, jusqu’à ce jour les gens redoutent à payer l’eau, ou plus clairement l’entretien des installations dont ils sont les bénéficiaires.  

  • Le non paiement des cotisations traduit le manque d’intérêt pour l’eau chez certains. Ceux-là disent en effet : cela nous est encore égal de boire l’eau potable ou l’eau souillée.  Il y en a même (les hommes en particulier) qui disent boire plus le vin de palme que l’eau. Ce qui explique qu’on trouve toujours de l’argent pour s’acheter son vin que de payer l’eau potable pour sa famille et ainsi, la préserver des maladies.
  • Le non paiement de l’eau traduit l’absence de prise de conscience par les hommes, de la pénibilité endurée par les femmes et des enfants pour s’approvisionner en eau. L’eau, c‘est une affaire de femme.
  • Le non paiement de l’eau traduit une vague idée de la valeur de l’eau et des maladies hydriques dans la population.

Tout projet en matière d’eau potable en Afrique doit composer d’abord avec ces trois difficultés d’ordre purement sociologique. Et il importe d’en prendre conscience tant du côté des financeurs que celui des bénéficiaires. Faute de l’avoir suffisamment intégré, d’aucuns pensent toujours que le problème de l’eau en Afrique relève surtout des financements des installations. Le terrain apporte en effet ses précisions. La quantité des installations abandonnées à ce jour nous dictent de changer les habitudes. 

Par ailleurs les villageois le disent : s’ils avaient de l’argent, ils résoudraient vite leur problème d’eau potable. Nous avons étudié ensemble cette assertion avec eux-mêmes. De leur propre initiative, plusieurs cultivateurs tiennent un cahier de créance chez les vendeuses d’odontol (liqueur de vin de palme). Certains y déboursent annuellement 80 à 100000 francs CFA après la vente de leur cacao, (150 €). Alors même qu’on ne demande que 10000 francs de cotisation annuelle pour l’eau potable, (15€). Entre le vin de palme et l’eau, il n’y a pas photo. Le vin l’emporte sur l’eau en matière de priorité. Ce qui signifie aussi que la raison financière pour le maintien des installations d’eau dans un village ne tient pas la route. Ce n’est pas une question d’argent, mais une question d’appropriation de la valeur de l’eau. Une question de priorité accordée aux choses qui nous tiennent à cœur. Une question d’organiser notre vie, de manière à s’alléger un certain nombre de soucis, et ainsi, cesser de les porter ensemble comme un fardeau quotidien. 

Ce constat devrait aider les bailleurs de fonds en matière d’eau potable à mieux cibler l’objet à financer. Il devrait faire comprendre que financer les seuls tuyaux, sans l’ingénierie sociale qui l’accompagne constitue une vraie fausse méthode. Seul l’accompagnement du tuyau par l’animateur des comités construit dans le temps, avec le temps. Et les Africains ont besoins de ce temps-là pour s’approprier la culture de l’eau potable. 

Cinq ans après le début du projet, les gens commencent seulement à comprendre les vrais enjeux de l’eau potable. Cinq après seulement, nous sommes peu à peu témoins du changement qui s’opère entre la ménagère dont le mari paye l’eau et celle dont le mari continue à faire comme il a toujours fait. Entre les deux se creuse peu à peu un abîme dans l’organisation de leur vie. Désormais elles ont deux manières de subvenir à leurs besoins. Deux manières d’organiser leur temps et leur avenir.

La première a ôté le souci de l’eau dans ses préoccupations quotidiennes, et, avec beaucoup de chance, elle a réduit les risques de maladies de ses enfants. Et donc, des frais de consultation et de pharmacie pour toute sa famille. La seconde continue de prendre tous ces risques. Et malgré son apparente tranquillité, elle a sans cesse le souci de l’eau, l’angoisse des prochaines épidémies liées à l’eau, la pénurie d’argent en cas de maladie de ses enfants, etc.

La première est entrée de pieds fermes, certes avec ses moyens, dans l’organisation moderne de sa vie. La seconde continue de faire comme on a toujours fait. Elle n’a pas encore compris qu’il était de loin préférable de s’alléger les besoins fondamentaux de l’existence un à un. Afin ne se battre ensuite avec le reste des problèmes secondaires de la vie. 

Et pourtant, cette ménagère qui n’a pas encore compris représente encore 60% des cas au moins, des villageois que nous rencontrons. Et pourtant, le nécessaire accompagnement de ces femmes, de ces villageois, reste un tabou dans l’échiquier du financement d’un projet eau. Et on en reste entièrement remué à l’observer, incapable de comprendre pourquoi une telle évidence n’en est pas toujours une pour tous !

L’événement eau comme événement culturel est une vraie école pour tous et, à tous les niveaux. Aux bailleurs de fonds de comprendre que l’eau potable est, pour les villageois, et cela de loin, le meilleur outil d’appropriation de l’intérêt commun, du service public et la démocratie locale, du dialogue entre les traditions et la modernité, bref, de rationalisation de la vie au village.

Joséphine Zibi

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